Dimanche, Juin 24, 2018

AddThis Social Bookmark Button

Il est constant que le pouvoir Faure Gnassingbé n’a jamais respecté les grandes clauses de l’Accord politique global (Apg) du 20 août 2006, mais aujourd’hui il veut mettre le bistouri dans cet accord et le vider de sa substance en procédant unilatéralement aux réformes institutionnelles et constitutionnelles. Bien que le consensus de toutes les parties prenantes – neuf en tout - soit recommandé comme démarche pour donner corps à ces réformes, le Rassemblement du peuple togolais (Rpt) n’a cru bon requérir que l’avis de l’Union des forces de changement (Ufc) seule pour soumettre une proposition de loi. 

Des voies se sont élevées au sein de la classe politique pour fustiger la démarche. Même Jean Dégli! Les dernières condamnations sont venues de la société civile qui s’est donné la peine d’adresser le jeudi 9 juin dernier une lettre ouverte à Faure Gnassingbé pour l’appeler à la raison. L’Alliance nationale pour le changement (Anc) a même prévu descendre dans la rue aujourd’hui pour protester contre cet énième passage en force. Mais connaissant bien la nature du pouvoir Rpt et son incarnation Faure Gnassingbé, ces agitations (sic) n’empêcheront pas le vote de cette proposition de loi par l’Assemblée nationale, prévu d’ailleurs pour aujourd’hui. Sauf retournement de dernière minute, au terme de la journée on apprendra qu’elle est passée comme une lettre à la poste. Cette démarche du couple Rpt-Ufc est répugnante; mais plus condamnable est le silence de la représentation du «monde civilisé» au Togo, la fameuse Union européenne et son patron Patrick Spirlet. 

Ce n’est stipulé nulle part, mais Bruxelles est la garante de fait de l’application de l’ Apg. Les pourparlers qui y ont abouti s’inscrivent dans le cadre des 22 engagements pris par le Gouvernement togolais le 14 avril 2004 dans la capitale belge. «Conformément aux vingt-deux engagements souscrits le 14 avril 2004 par le Gouvernement de la République Togolaise à l’issue des négociations avec l’Union européenne et dans le but de consolider la démocratie, la réconciliation nationale et la paix sociale, le Rassemblement du peuple togolais (Rpt) et cinq partis de l’opposition traditionnelle : le Comité d’action pour le renouveau (Car), la Convention démocratique des peuples africains (Cdpa), la Convergence patriotique panafricaine (Cpp), le Parti pour la démocratie et le renouveau (Pdr), l’Union des forces de changement (Ufc); le Gouvernement ainsi que deux organisations de la société civile: le Groupe de réflexion et d’action femme, démocratie et développement (Gf2d), le Réseau des femmes africaines ministres et parlementaires (Refamp/T) se sont réunis à Lomé du 21 avril au 06 juillet 2006, dans le cadre d’un Dialogue national», lit-on dans le préambule même de l’Accord du 20 août 2006. Ces pourparlers n’auraient sans doute pas eu lieu à l’époque sans l’implication de l’Union européenne. Les  indiscrétions disent que c’est Bruxelles qui avait, au regard du climat sociopolitique délétère engendré par son accession au pouvoir, fait pression sur Faure Gnassingbé afin qu’il prenne langue avec son opposition et fasse des concessions visant à calmer les esprits. C’est ce qui justifie aussi la mise en place d’un Gouvernement d’union nationale à l’époque et plein d’autres engagements arrachés au pouvoir Rpt. L’Union européenne est donc en quelque sorte le concepteur et le parrain de l’Apg, et ainsi elle devrait veiller à son application, recadrer les uns et les autres en cas de déviance. C’est ce rôle qu’elle semble avoir malheureusement oublié. 

Même si le vote est prévu pour aujourd’hui, le processus de tripatouillage a commencé depuis un moment. Et une fois que la presse a eu vent de cette conspiration du couple Rpt-Ufc contre la Constitution qui vise à modifier les articles 13, 21, 116, 117 et 125, plan mijoté loin des yeux et des oreilles indiscrets, elle a joué sa partition en l’ébruitant. C’est «Liberté» qui avait d’ailleurs donné la primeur de l’information. Et cette alerte avait eu l’effet de pousser des acteurs de la scène politique à monter au créneau et condamner la démarche. Qu’est-ce que le parrain de l’Accord a fait, demandez-vous? 

L’Union européenne s’est tue royalement, laissant le duo Rpt-Ufc continuer sa besogne, sachant bien que l’Apg recommande en son  point 3.1 que les réformes constitutionnelles et institutionnelles « nécessaires à la consolidation de la démocratie, de l’Etat de droit et de la bonne gouvernance » soient engagées «dans un esprit de consensus». Comment peut-on pousser des parties en conflit à un accord et ne pas veiller à son application? On nous opposerait peut-être l’éternel argument de non ingérence dans les affaires intérieures, mais quand il s’agit des élections, Bruxelles est prompte à lancer des appels et organiser des réunions entre le pouvoir et l’opposition afin de requérir la participation de cette dernière. Ou lorsqu’il s’agit de voler au secours du régime en place, on ne se fait pas prier. C’est le cas de Patrick Spirlet, le chef de la Délégation de l’Ue au Togo qui n’a pas hésité à appeler l’opposition à saisir la  main tendue (sic) de Faure Gnassingbé et aller à son fameux «dialogue inclusif» entre-temps proposé mais rangé dans les oubliettes.

Mais le problème concernant les réformes constitutionnelles est que ce coup de force sonnerait le glas de l’Apg et le viderait ainsi de sa substance, un accord qui a pourtant eu le mérite d’avoir apaisé un tant soit peu l’atmosphère politique qui s’était alourdie avec la montée fracassante au trône de Faure Gnassingbé. L’Apg était l’un des plus importants accords intervenus entre le pouvoir Gnassingbé et son opposition au Togo. En fait une sorte de Bible pour la classe politique togolaise car il a jeté les bases de rapports beaucoup moins conflictuels, de l’apaisement et de la réconciliation tant décrétés dans les discours. 

C’est une situation d’urgence qu’il faut donc dénoncer sans ressentiment. Mais Patrick Spirlet et la Délégation de l’Ue sont royalement aphones malgré l’énormité du danger. Est-ce un black-out désintéressé? Nombre d’observateurs croient dur comme fer que ce silence est  plutôt complice et vise à laisser le duo Rpt-Ufc dérouler. Et cette attitude amène à s’interroger sur l’importance même de l’institution européenne au Togo. 

Chaque jour éloigne de plus en plus l’Union européenne de cette image de parangon de vertus qu’elle véhiculait il y a quelques temps et qui la faisait exercer des pressions sur le pouvoir togolais. Comme elle est avant tout commerciale, ses représentants semblent privilégier les  affaires (sic)  et oublier la mission civilisatrice (sic)  dont elle s’était volontairement investie et qu’elle mettait en avant.   Ses représentants dans notre pays se sont visiblement  accommodés des «togolaiseries» au point d’être insensibles à des scandales démocratiques, comme l’exclusion de députés de l’Assemblée nationale. Comme quoi, à force de s’acoquiner avec le cochon, on finit par bouffer de la…. 

Tino Kossi

Copyright ©2005 www.etiame.com tous droits réservés.
Toute reproduction partielle ou intégrale doit faire l'objet d'une demande préalable.