Lundi, Décembre 17, 2018

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Mercredi 7 septembre prochain, Gilbert Fossoun Houngbo aura passé trois ans à la tête du gouvernement. Arrivé très enthousiaste, le technocrate onusien n’aura passé que quelques mois de lune de miel au sein de l’Exécutif togolais. Comme tous ses prédécesseurs, il vit aussi ses moments de désillusion et d’humiliation.

Seize septembre 2008. Le Premier ministre très fraichement nommé s’adresse à l’Assemblée nationale: «La tâche qui nous attend est immense. Mais c’est également une tâche exaltante et noble…Je mesure toute la responsabilité qui est la mienne à ce stade de l’évolution de notre pays, face au nombre et à l’importance des chantiers à mettre en œuvre, aux défis urgents à relever pour répondre aux profondes et légitimes aspirations de nos laborieuses populations, car malgré tout ce qui a pu être réalisé à ce jour, nos concitoyens ne ressentent pas toujours concrètement les fruits de l’effort commun dans leur vie de tous les jours».

Très enthousiaste, en effet, le Premier ministre, qui s’envolera le jour suivant pour aller défendre l’image du pays devant les partenaires à Bruxelles, se donne six mois pour changer le quotidien du Togolais. Beaucoup à l’époque étaient sceptiques, connaissant les réalités de notre pays et les habitudes du clan au pouvoir depuis près d’un demi-siècle. Seul lui croyait dur comme fer pouvoir réussir là où ses «prédécesseurs et aînés», comme il les appelle lui-même, ont lamentablement échoué. La presse avait abondamment relayé sa déclaration de politique générale, tout en affichant une certaine prudence.

C’était donc en homme prévenu, muni de sa valise de bonnes intentions, avec une bonne dose de naïveté, que Gilbert Houngbo saute par-ci et par-là, conduit des missions délicates à Bruxelles, Washington et ailleurs. Son carnet d’adresses, naturellement bien riche, est mis à contribution, pour refaire une place au Togo parmi le concert des Nations. Jouissant d’une virginité politique au Togo et probablement d’une considération au sein des institutions internationales, cette image lui a permis de polir celle du Togo, que dis-je, de la dictature togolaise.

Mais très vite, une fois le Togo réadmis à certaines tribunes dont l’accès lui était interdit pour «déficit démocratique» et le retour des partenaires,  le pouvoir s’est donc dit «c’est gagné». «Chassez le naturel, il revient au galop», a bien dit quelqu’un. Le clan Gnassingbé et alliés, sûrs que Houngbo s’est déjà suffisamment engagé et qu’il lui serait difficile de retourner en arrière, n’hésitent plus à afficher leur réel visage.

Houngbo, désormais l’ombre de lui-même

Désormais, il n’est bon qu’à ouvrir les séminaires, courir derrière le président lors des Evala, réchauffer les chaises de son bureau. Les réels pôles de décisions sont ailleurs. Il apprendrait beaucoup d’informations à la télévision comme le citoyen lambda de Pya ou de Vogan. Tout lui passe par-dessus la tête. Il constate, impuissant, le pillage systématique des ressources du pays. Au Togo, jamais  la corruption n’a autant eu le vent en poupe. Le Keynésien ne peut visiblement rien face aux injonctions des chancelleries  pour livrer la guerre à la corruption. L’heure est à la désillusion. On aura retenu que c’est sous un ancien directeur Afrique du PNUD que la corruption à pris des proportions inquiétantes avec l’évasion des recettes fiscales vers d’autres destinations.

Au Togo, Houngbo l’a appris à ses dépens, le poste de Premier ministre n’est que décoratif dans le système actuel. La preuve, les ministres ne sentent aucun besoin de l’informer de toute initiative d’envergure. Ils préfèrent traiter directement avec le Prince. Ce dernier, aussi ne trouvant aucun inconvénient à ce que les membres du gouvernement ignorent royalement le Premier ministre, ne cherche guère à corriger   cette anomalie. Et même s’il la corrigeait, il le ferait juste pour plaire à Houngbo, pas pour tenir forcément compte de son avis. Cela ne changerait rien à la qualité de la gouvernance publique dans notre pays.

Dans ces conditions, ministres, directeurs de sociétés ou des régies financières, officiers de l’armée, etc. sont plus écoutés que le Chef du gouvernement dont le quotidien se réduit à des réceptions d’audiences et à des signatures de documents provenant de la Présidence. Très souvent, les ministres n’hésitent pas à défier son autorité. Le cas de Christophe Tchao qui, en 2010, s’est montré irrespectueux à l’égard du Premier ministre en prolongeant son séjour en Angola malgré l’ordre donné à tout le monde de rentrer à la maison après la fusillade de Cabinda, illustre bien la situation. De sources concordantes,  le ministre des Finances particulièrement, Adji Othèt Ayassor ignorerait royalement le PM ou lui tient tête selon les cas. Selon certaines informations, le dernier emprunt obligataire lancé par le Togo a été une initiative en solo du sieur Ayassor qui s’est vu taper sur les doigts par la Banque mondiale qui a décelé dans le dossier des rubriques mal ficelées. Le décret portant privatisation des banques togolaises serait également passé au-dessus de la tête de Houngbo, de même que le faux appel d’offres actuellement en cours pour concéder à un mystérieux groupe australien les phosphates carbonatés togolais pour des siècles. Toujours concernant les phosphates, il se dit que Gilbert Houngbo a appris comme tout le monde, la nomination du dernier Conseil d’administration. La reconnaissance du CNT libyen par le Togo il y a de cela quelques jours, il l’a aussi appris sur les médias.

Après sa reconduction en juin 2010, le Premier ministre disait, dans sa déclaration de politique générale, devant la représentation nationale: «le peuple togolais a exprimé sans ambages et sans équivoque son désir ardent d’un Togo nouveau, sa quête de changement, de modernité et de progrès. Sortir notre pays de la paupérisation et l’orienter vers l’émergence exige une croissance économique forte et soutenue d’au moins 7% l’an alors qu’elle n’a été que de 3% en 2009… Nos efforts seront également intensifiés afin de sécuriser les régies financières et les systèmes de recouvrement des recettes fiscales et garantir la régularité des contrôles étatiques…Notre pays dispose d’atouts importants et de potentialités suffisantes permettant d’envisager l’avenir sous de meilleures perspectives…Un Togo où la jouissance totale mais  responsable des libertés individuelles et publiques est une réalité, est possible».

En 2010, peut-être qu’il croyait encore à l’avènement d’un « Togo nouveau » où  un contrôle est exercé sur la gestion des régies, où la jouissance des libertés est évidente. Mais à ce jour, il doit se rendre compte que pour voir son rêve s’accomplir, ce n’est pas demain la veille. Puisque ne disposant d’aucun moyen pour pousser à l’action ceux qui nous gouvernent et qu’il a décidé à un moment de sa vie de servir.

Que cherche-t-il  encore dans cette galère?

Le régime au pouvoir a pris l’habitude de griller les valeurs de ce pays. C’est ainsi que nombre de matières grises ont, avant Houngbo, fait les frais de leur collaboration avec le clan Gnassingbé et alliés. C’est peut-être le tour de Houngbo qui, lui,  a encore quelques cartes à jouer. Il est temps qu’il comprenne que dans notre pays, ce n’est pas un «Premier ministre»  qui, selon l’article 66 de la Constitution est nommé et démis par le Chef de l’Etat, aussi doué soit-il, qui changerait la nature du système qui a pris en otage la vie de six millions de personnes. Sinon, d’autres auraient réussi l’exploit avant lui. Il a été visiblement trop sûr de lui-même. C’est le mal dont souffrent tous les technocrates africains qui, du haut de leur piédestal des Nations Unies et autres institutions internationales, pensent disposer des bonnes recettes pour sauver leur pays et le continent, oubliant naïvement la nature et le contexte du pouvoir qu’ils sont appelés à servir.  Mais une fois sur le terrain, les faits leur prouvent le contraire, c’est pourquoi Houngbo   doit cesser de servir, comme il le fait actuellement, de béquille et de caution à un système aussi pervers et cynique que celui incarné aujourd’hui par Faure Gnassingbé.

Houngbo aurait pu rester tranquillement aux Nations-Unies qu’il aurait encore fait des avancées vers le poste de Secrétaire Général. Il était d’ailleurs promu au poste de Directeur Général du FIDA (Fonds International pour le Développement Agricole). Là bas, il aurait été plus utile au Togo que le rôle qu’il a accepté de jouer. Il a cru, à tort, à la bonne volonté de Faure Gnassingbé qui n’hésite pas à l’exposer aujourd’hui à l’humiliation. C’est une leçon. Au cas où il attendrait éventuellement une récompense, le cas Adoboli est là pour le situer sur la nature ingrate de Faure et comparses. Le problème du Togo n’est pas tant la compétence, puisque s’il ne s’agit que de ça, Houngbo est certainement le mieux placé. Mais, il s’agit d’un régime pervers, corrompu où la seule manifestation du patriotisme se résume au pillage, aux massacres des citoyens, aux élections frauduleuses, au tribalisme et à une envie morbide de garder le pouvoir envers et contre tous.

Lui qui a promis changer le quotidien des Togolais en six mois, trente-six mois après, doit constater que la machine s’est plantée et qu’il nécessite «autre chose» que sa présence pour débloquer la situation. Etre un grand homme, n’est-ce pas aussi avoir le courage de le reconnaître lorsqu’on est sorti d’une piste et tirer les conclusions qui s’imposent? Autant le faire maintenant avant qu’il ne soit trop tard. Sinon chaque jour, semaine ou mois qui passe est un jour, une semaine, un mois de trop. Houngbo, le Togo a besoin peut-être  de lui, mais dans un contexte bien différent. Peut-être ceux qui sont allés le chercher pour le griller ont anticipé un destin national pour cet homme qui aurait pu servir le Togo dans un futur proche… C’est une piste qui semble farfelue mais à ne pas négliger, car avec le système RPT tout est possible.

Nous y reviendrons.

Mensah K.

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