Vendredi, Mai 25, 2018

AddThis Social Bookmark Button

On ne peut qu’être peiné par ce vieillard chancelant, quasiment inaudible, qui vient susurrer devant une forêt de micros que «la perspective d’un second tour» se profile à l’horizon alors qu’il n’avait jamais cessé de proclamer, jusqu’à présent, qu’il était engagé dans «un combat sans rival» et que sa victoire au premier tour était d’ores et déjà assurée.

Le «Vieux» vient de prendre conscience que la «Grande Armée» de ses griots vient de vivre sa Bérézina. Le discours des apparatchiks du PDS, du genre «tout va très bien madame la marquise», était mensonger : déjà, dimanche, lorsqu’il s’est rendu au bureau de vote du Point E, Wade a été pris à partie par les électeurs et l’entourage du chef de l’Etat – y compris sa femme et ses enfants – a semblé dépassé par l’ampleur de l’événement. Karim ne m’a jamais semblé dans un rapport filial avec son père, se contentant de profiter d’une situation d’héritier (dans tous les sens du terme); mais il aurait été bon que, dans ce moment délicat, il fasse preuve vis-à-vis du vieil homme d’une plus grande proximité, ne se contentant pas d’être le spectateur-rentier d’une situation mais devenant, enfin, un acteur politique qui se «mouille» et assume.

Wade n’est sans doute pas K.O. (mais qui le souhaite?) mais il apparaît hébété, absent, dépassé par la situation à laquelle il est confronté. La cour (au sens royal du terme) du Palais de la République (qui déborde largement la classe politique au pouvoir et doit prendre en compte un paquet de pseudo-décideurs politiques et d’opérateurs économiques étrangers et notamment français) n’a cessé de lui cacher la réalité sociale du Sénégal qui était, déjà, une évidence, lors du scrutin de 2007. Sauf qu’il y a cinq ans, Wade était en meilleure forme physique et mentale qu’aujourd’hui et que la situation politique et sociale du Sénégal était moins détériorée qu’elle ne l’est désormais. Ce qui a été possible en 2007 ne l’est plus en 2012. Mais, cependant, déjà, en 2007, les observateurs sénégalais estimaient que Wade ne pouvait pas réaliser un score de plus de 30 % sur la base d’un scrutin libre et transparent. Depuis, il y a eu l’échec retentissant du pouvoir (et notamment de Karim Wade) aux élections municipales, la polémique sur la statue de la «Renaissance africaine», la tentative de tripatouillage de la Constitution (avec une majorité fixée à 25 % qui aurait effectivement permis à Wade d’être élu dès le premier tour), la répression contre l’opposition organisée par la «société civile»

Dans l’entourage du «Vieux», on a pu penser, jusqu’à ces dernières heures, organiser un coup de force électoral. Les pressions internationales ont fait avorter toutes les tentatives et la perspective d’une défaite finale de Wade a calmé les ardeurs de ceux qui doivent d’ores et déjà envisager de protéger leur «cul» qu’ils risquent fort de se faire botter par le nouveau pouvoir. Compte tenu du parcours de Wade, il s’agissait de lui trouver une porte de sortie qui ne soit pas honorable (pour l’honorabilité, c’est trop tard) mais profitable: une victoire dès le premier tour avec l’engagement de former un gouvernement de coalition. Cette formulation prenait en compte la division de l’opposition et la détestation des uns pour les autres. C’était Wade ou le chaos ; un argumentaire que le «Vieux» n’a cessé de développer au cours de sa campagne. Non sans raison d’ailleurs: les principaux leaders de l’opposition sont d’anciens «wadistes» et l’opposition historique (celle du PS), douze ans après avoir été exclue du pouvoir, n’est jamais apparue capable de le reconquérir par la voie des urnes. Ni par la voix de la rue.

La défaite de Wade au premier tour de la présidentielle 2012 – défaite désormais avérée et, surtout, reconnue par le «camp Wade» - n’est pas la victoire de l’opposition mais celle des électeurs sénégalais. A la veille du scrutin, le mot d’ordre était «pas d’élection avant le retrait de la candidature de Wade». La rue militait pour le report du scrutin, certaines chancelleries pour une solution négociée (le pire, en la matière, étant la proposition nigériane d’une élection de Wade pour deux ans!). Puis, quand il est apparu que le report n’aurait pas lieu, l’opposition a appelé à voter sans tenir compte de la candidature de Wade. Mauvaise stratégie : même Youssou N’Dour, dont la candidature a été rejetée par le Conseil constitutionnel, n’est pas parvenu à mobiliser les Sénégalais contre cette décision : il avait promis 1 million de manifestants devant le Conseil, il n’a pas tenu sa promesse.

Finalement, ce sont les électeurs sénégalais qui ont tranché. Pour le compte du Conseil constitutionnel comme de l’opposition. Ils sont venus voter en nombre (taux de participation de l’ordre de 60 %), ne voulant pas se faire voler leur droit de vote le jour prévu. Ils ont sanctionné le pouvoir en place en l’empêchant d’emporter la victoire dès le premier tour et ils n’ont pas, pour autant, donné carte blanche à l’opposition. Malgré tout, Wade n’est pas humilié : président sortant, il est contraint à un second tour mais termine le premier en tête (il n’est pas évident que Nicolas Sarkozy, dans quelques semaines, soit aussi bien loti). C’est dire que le débat sur la constitutionnalité de la candidature du «Vieux» est totalement dépassé. A juste titre. Ce qui fait débat, lors de cette consultation, c’est son bilan et son âge (pas même la question de la volonté qu’on lui prête d’une dévolution du pouvoir à Karim).

Ce qui fait aussi débat, c’est la capacité des «opposants» à gouverner. Le prochain mandat présidentiel sénégalais est un septennat. C’est, désormais (ce n’était pas vrai il y a un demi-siècle), long, très long, dans le contexte diplomatique, économique et social mondial qui est le nôtre. Et là encore, les Sénégalais ont entrepris de faire le ménage au sein de l’opposition. Si Wade arrive en tête au premier tour, son challenger, Macky Sall, se détache nettement de Moustapha Niasse arrivé en troisième position. On remarquera tout d’abord que Tanor Dieng, le candidat du PS, dont le parti a été au pouvoir pendant quarante ans, ne figure pas dans le trio de tête du premier tour (il termine, selon les chiffres provisoires, en quatrième position), ce qui n’est quand même pas glorieux pour le plus ancien des partis politiques sénégalais. On remarquera ensuite que Niasse devance nettement Idrissa Seck présenté un temps comme l’héritier politique de Wade avant de connaître des tribulations politico-judiciaires. Les Sénégalais ont hiérarchisé la classe politique en fonction de sa crédibilité. Et ce n’est pas un hasard si Sall arrive en deuxième position derrière le «Vieux». Cet ingénieur énergéticien, formé au sein de l’Institut français des pétroles (IFP), a émergé sous Wade.

Conseiller du chef de l’Etat, ministre, premier ministre, directeur de campagne en 2007 (ce qui fait de lui le dépositaire d’un certain nombre de secrets de cette campagne pas si claire que cela), il a fait sa carrière politique sous le premier mandat de Wade avant de présider l’Assemblée nationale et de prendre conscience que le vent avait tourné et qu’il fallait ne pas «injurier l’avenir». L’ex-premier ministre s’est refait ainsi une virginité en s’intéressant à la gestion par Karim des dépenses exceptionnelles liées à la tenue à Dakar de la conférence de l’OCI, l’Organisation commune islamiste. Crime de lèse-majesté.

Aussitôt sanctionné par le «Vieux» qui, pour ce coup, va inventer le mandat de président de l’Assemblée nationale réduit de cinq ans à un an. En 2008, Sall prendra ses clics et ses clacs et va se lancer, depuis son fief de Fatick, à la conquête de l’électorat sénégalais. Depuis, la position politique des «wadistes» n’a cessé de se détériorer et Sall surfera sur son opposition de longue date aux dérives de la politique du «Vieux» et entreprendra de mener campagne pour la présidentielle à venir sans trop se soucier de ce qui se passe autour de lui sur la scène politique.

Bonne pioche. Le voilà qualifié pour le second tour face à celui qui l’a «inventé» politiquement. Reste à ce que la Cour constitutionnelle proclame les résultats officiels. Cela va prendre du temps. Beaucoup de temps. Celui nécessaire aux tractations et aux magouilles. Dont nul ne sait l’issue. Sauf que le paysage politique sénégalais va être fondamentalement recomposé. Pour le meilleur? Pas sûr ! Espérons seulement que le pire saura être évité.

Jean-Pierre BEJOT

La Dépêche Diplomatique

Copyright ©2005 www.etiame.com tous droits réservés.
Toute reproduction partielle ou intégrale doit faire l'objet d'une demande préalable.