Mardi, Décembre 18, 2018

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Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo pour la zone UEMOA avec la BCEAO, à Dakar, comme banque centrale. Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée équatoriale et Tchad pour la zone CEMAC avec la BEAC, à Yaoundé, comme banque centrale. S’ajoute à ces deux ensembles régionaux l’Union des Comores avec la Banque centrale des Comores.

Quinze Etats d’Afrique et de l’océan Indien se trouvent ainsi en partenariat financier avec la France dans le cadre de la zone franc. Qui, affirme aujourd’hui Paris, «a permis de prendre en compte les évolutions qui ont vu le jour depuis l’accession des anciennes colonies françaises à l’indépendance et l’aspiration des Etats africains de la zone franc à accroître leurs responsabilités dans le domaine économique et financier».

Dans quelques jours, le vendredi 5 octobre 2012, au lendemain de la réunion des experts puis des ministres des Finances concernés, le ministre français de l’Economie et des Finances, Pierre Moscovici, organise un colloque intitulé: «Regards croisés sur 40 ans de zone franc». 40 ans, car si la création de la zone franc remonte, stricto sensu, au 9 septembre 1939, date à laquelle un décret a instauré un régime des changes commun pour tous les territoires de l’empire colonial français, si le franc CFA a été créé le 25 décembre 1945 (sa valeur étant portée à 2 francs français à compter du 17 octobre 1949 avant le lancement du nouveau franc français le 1er janvier 1960 et sa dévaluation de 50 % étant opérée le 11 janvier 1994), c’est en 1972 qu’ont été signés les trois accords de coopération monétaire qui ont donné à la zone franc la physionomie qui est la sienne actuellement. Sans que ces dates-phares, d’ailleurs, n’aient jamais été jusqu’à présent considérées comme telle (on ne les trouve d’ailleurs jamais formulées précisément dans les documents historiques sur la zone franc).

Mais, puisque 40ème anniversaire il y a, ne rechignons pas à sa célébration. D’autant plus que, depuis toujours, on écrit régulièrement l’épitaphe de cette fameuse zone franc; mais qu’elle est, jusqu’à présent, increvable. Il y aura donc, ce jour-là, une première table-ronde consacrée à «la zone franc et le tournant des accords de coopération monétaire des années 1970»; et une seconde intitulée: «De l’intégration monétaire à l’intégration économique». Les anniversaires sont faits, surtout, pour édifier les nouvelles générations.

Mais les promoteurs de ce projet ont choisi, à en croire le programme initial, de laisser la parole aux valeurs sûres de la zone. C’est donc Alassane Ouattara, ancien gouverneur de la BCEAO et actuel président de la République de Côte d’Ivoire, qui ouvrira les travaux. Auxquels participeront Casimir Oyé Mba, gouverneur de la BEAC (1978-1990) et, un temps, candidat à la présidentielle gabonaise, mais aussi Charles Konan Banny, gouverneur de la BCEAO (1990, comme intérimaire d’abord, à 2005) et ancien premier ministre de Côte d’Ivoire (et qui se serait bien vu président de la République).

A noter encore la participation d’Abdoulaye Bio Tchané, ancien ministre de l’Economie et des Finances de Mathieu Kérékou, ex-président de la BOAD (2008-2011) et candidat (battu) à la présidentielle du Bénin. Il y a aussi le Camerounais Jean Nkuete, secrétaire exécutif de la CEMAC (1999-2006), un économètre particulièrement brillant lors de ses études (cf. LDD Cameroun 032/Mardi 3 octobre 2006), proche de Paul Biya qui en a fait un ministre d’Etat.

Il faut citer aussi Michel Camdessus, gouverneur de la Banque de France (1984-1987) directeur général du FMI (1987-2000), ami de Ouattara (et de l’Afrique), Sylviane Guillaumont-Jeanneney, professeur émérite de l’Université d’Auvergne, spécialiste de la zone franc, fille de l’économiste, diplomate (premier ambassadeur de France en Algérie) et homme politique Jean-Marcel Jeanneney, épouse de Patrick Guillaumont (pour ceux de ma génération, auteur des trois tomes d’une «Economie du développement» éditée par PUF), Jean-Claude Trichet, gouverneur de la Banque de France (1993-2003), président de la Banque centrale européenne (2003-2011), Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France, Saïd Mohamed Mshangama, directeur général de l’Institut des Comores (1977-1981), Olivier Feiertag, professeur des universités.

La zone franc a un passé. A-t-elle un avenir ? Comment est-elle perçue aujourd’hui par la nouvelle génération? Il ne faut pas attendre de réponses lors de la table-ronde du 5 octobre 2012. Pour respectables et compétents que soient les intervenants de «Regards croisés sur 40 ans de zone franc», ils ont dépassé l’âge de la retraite (à l’exception de Moscovici et de Feiertag; le plus jeune intervenant est Bio Tchané, né en 1952!). Et ces «regards croisés» seront des regards myopes, astigmates, hypermétropes, etc. Pas des regards critiques: Ouattara, Oyé Mba, Mshangama, Konan Banny, Trichet, Camdessus, Bio Tchané, Noyer, soit 8 des 12 intervenants, ont été banquiers centraux. Feiertag dirige la collection de la Mission historique de la Banque de France (Albin Michel) ; Guillaumont-Jeanneney a été par le passé membre du conseil de perfectionnement de l’Institut de formation de la Banque de France.

Oyé Mba (BEAC) et Mshangama (BCC) en ont été les premiers gouverneurs africains; Ouattara (BCEAO) en a été le deuxième (le premier étant Abdoulaye Fadiga). C’est dire que l’africanisation des banques centrales est récente. Fin 1988, alors que la BEAC, gouvernée par Oyé Mba, venait d’inaugurer son nouveau siège à Yaoundé (7 décembre 1988) et que Ouattara avait prêté serment de gouverneur de la BCEAO à Dakar (22 décembre 1988), dans Jeune Afrique Economie j’avais déjà signé un dossier intitulé «CFA, comment vas-tu?» dont les protagonistes étaient… Oyé Mba, Ouattara et Camdessus (FMI). Le franc CFA n’était pas au mieux de sa forme. Oyé Mba était opposé à la dévaluation (qui aura lieu le 11 janvier 1994).

Avec lui, j’avais évoqué un Brazzaville II pour renégocier les accords signés avec Paris en 1972 à Brazzaville. Il m’avait répondu: «Il faut reconnaître que nous sommes, nous Africains, dans une certaine mesure responsables de notre situation actuelle. Nous avons initié des investissements qui n’étaient pas toujours rentables, ni très appropriés, ni convenablement dimensionnés, dont les schémas de financement n’étaient pas correctement établis. Nous avons quelquefois géré les banques, les entreprises (publiques et privées), dans des conditions qui ne permettaient pas qu’elles soient viables. Voilà les raisons qui font que nous nous trouvons dans la situation d’aujourd’hui. Ce n’est pas le système de la zone franc en lui-même qui est mauvais».

Ouattara, qui débarquait du FMI, constatant que la « Banque centrale a un rôle monétaire essentiel » mais que les pays membres de l’UMOA (on ne parlait pas encore d’UEMOA) «n’ont pas de politiques économiques coordonnées», m’affirmait que «l’avantage des interventions du FMI et de la Banque mondiale, c’est qu’elles permettent d’opérer une certaine coordination». Camdessus me rappellera que la BEAC et la BCEAO, «par nature, multilatérales, possèdent une expérience des relations avec le FMI, que les seuls experts du pays concerné ne peuvent acquérir en l’espace d’une seule négociation» et, qu’ainsi elles «parviennent à s’imposer plus fortement face aux experts du Fonds». Vingt-cinq ans plus tard, ce double bilatéralisme: Banque de France/BEAC-BCEAO et FMI/BEAC-BCEAO, est-il encore une nécessité? Ce n’est pas le vendredi 5 octobre 2012 que sera dit le contraire…!

Pourtant, Moscovici souhaite que ce soit «l’occasion de nous projeter dans cet avenir commun. Nos partenaires du Sud exigent de préserver leurs ressources naturelles et culturelles; ils attendent nos investissements. Nos entreprises, attachées à la responsabilité sociale, peuvent porter un partenariat renforcé, dépassant l’horizon du libre-échange, et trouver ici de nouveaux marchés ou des compléments de compétitivité» (Le Monde daté du 29 août 2012). Faut-il le croire?

Jean-Pierre BEJOT

LA Dépêche Diplomatique

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