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7 décembre 2011. Il est 09 heures et demie. L’énorme roue-pelle tourne déjà depuis quelques heures ce matin-là. «Regardez là-bas, il y a quelques mois, il y avait un village nommé Atikpokopé avec des habitations, des poules, bref, une vie. Voilà ce qu’il est devenu, un grand trou avec des engins lourds qui y travaillent», raconte Mathias Tohossou, Secrétaire du Chef de la localité. Nous sommes à Abobo Zéglé, à une dizaine de kilomètres au Nord-est de Lomé.

Contrairement à d’autres localités, ici, l’exploitation du phosphate se poursuit. Toutes les communautés à déplacer n’ont même pas encore quitté le site  minier. Mais les engins avancent à grand pas.

A Abobo comme à Dagbati, deux cantons de la zone phosphatière, on est hanté par le sort qui a été réservé aux populations d’autres cantons qui ont dû céder leur cadre de vie à l’exploitation du phosphate dans le passé : Kpomé, Hahotoé, Akoumapé, etc. On essaie d’être vigilant. Mais l’histoire a mal démarré et risque d’être la même. Le Chef du village tente d’organiser sa communauté autour de lui pour exiger et obtenir des concessions auprès de la SNPT (Société Nouvelle des Phosphates du Togo); mais en vain. Avec l’avancée des engins et la carrière, certaines collectivités qui se retrouvent plus près de la carrière, sont donc contraintes de négocier seules des conditions à minima avec la société, et, par-là, accélerer leur départ.

Il faut dire que les engins soulèvent beaucoup de poussière, font beaucoup de bruits et provoquent une telle vibration au sol que les collectivités qui habitent les zones rattrapées par la carrière n’attendent plus les conditions idéales pour partir. Une situation qui crée un malaise entre les collectivités qui vont négocier seules et directement leurs conditions de déplacement et celles qui attendent l’aboutissement des négociations menées par les représentants avant de partir.  Le chef se plaint de l’attitude d’une partie de sa population, mais reste impuissant face aux effets de la méthode  de la société qui a choisi de diviser la population d’Abobo Zéglé pour fragiliser leur front.

Abandonner sa terre natale pour éviter l’insupportable calvaire

«De Gaulle» (c’est son nom) fait partie de ceux qui, envahis par les bruits et la poussière, ont dû accepter de partir dans des conditions pas tout à fait satisfaisantes. Il vit déjà son calvaire. Nous l’avons rencontré en fin d’année 2011 dans sa nouvelle maison sur le nouveau site de 200 hectares prévu pour accueillir tout le village. «Ici, nous avons beaucoup de difficultés d’accès à l’eau», raconte-t-il. « On nous a promis des forages, mais depuis un an que nous sommes ici, rien; et ce sont de vieux véhicules citernes qui nous apportent de l’eau; mais avec des pannes répétitives des engins, c’est nous-mêmes qui nous débrouillons pour aller chercher l’eau très loin», explique De Gaulle. Il ajoute que malgré tout, il n’avait pas d’autre choix que de partir de son ancien site, contre le gré de leur chef et de son entourage.

En effet, au vu de l’étendue de la concession des villageois sur le site de départ, la SNPT leur propose une superficie équivalente, vierge. Un montant est fixé au regard des types d’habitations construites dans le premier village et dans la localité d’arrivée, les habitants reçoivent de l’argent frais pour construire eux-mêmes leurs habitations. Mais avec la faiblesse des ressources affectées à cet effet, impossible de reproduire, ne serait-ce que la moitié du nombre de pièces dont on disposait. Sur six lots, notre interlocuteur n’a pu réaliser qu’une «chambre-salon», à peine.

Des compensations financières de misère contre de riches terres agricoles

Autour du nouveau site, il n’est pas prévu de champs. Les domaines cultivables de l’ancien site (devenu une carrière minière) sont loués par la SNPT auprès des paysans et ceux-ci reçoivent une compensation trimestrielle à cet effet. Les premières carrières ouvertes à Abobo-Zéglé, il y a 24 ans, étaient essentiellement des domaines cultivables. A l’époque, les zones habitables n’étaient pas touchées et les populations n’étaient même pas déplacées. Beaucoup recevaient la compensation pour leurs champs perdus dans la foulée des carrières. Pour tout ce qu’il avait comme champs, De Gaulle dit ne recevoir que mille (1000) francs CFA. «J’ai des frères qui ne reçoivent que 500 francs, après le partage». A ce sujet, Ananivi Kpokanou, le chef canton de Hahotoé, plus au Nord (33 km de Lomé), l’un des premiers villages déplacés dans les années 60, témoigne aussi: «Moi,  je ne reçois que 700 francs par trimestre, et il y en a qui reçoivent jusqu’à 25 francs». Et pourtant sur un hectare de terrain cultivable, estime Mathias Tohossou, Secretaire du Chef d’Abobo-Zeglé, «le paysan peut faire une récolte lui rapportant deux cent mille francs sur la même période, alors que la SNPT ne paie que 7500 CFA par hectare».

A Dagbati (deuxième canton où la SNPT ouvre présentement de nouvelles carrières), c’est comme à Abobo. «Ici également, il y a plusieurs contentieux entre les populations et la SNPT  liés justement à l’accès à l’eau, à l’emplacement des infrastructures  socioéconomiques telles que les habitations, les écoles, les marchés», confiait, il y a deux mois, le chef canton de Dagbati. Il existe même des différends autour du déplacement des lieux de culte. «Par exemple, dans le village de Todomé, la population n’est pas déplacée mais on veut déplacer son idole, ce qui crée un litige», nous explique-t-il. Seulement, les habitants de Todomé ne pourront s’opposer longtemps à la détermination de la SNPT. C’est sous nos yeux que les engins lourds de la SNPT ont broyé, carrément, le 06 mars dernier le fameux lieu de culte (une sorte de petite forêt sacrée visiblement très vénérée), alors que le contentieux autour des conditions de déplacement du site n’était pas clos. Selon les habitants, la SNPT proposait 10.000 FCFA, mais les «prêtes traditionnels» en demandaient plus pour les sacrifices nécessaires. Le préfet s’est même déplacé personnellement dans le village, la veille, pour s’enquérir des nouvelles; mais le lendemain, ce fut la catastrophe. Le «dieu protecteur» du village fut totalement écrasé par les engins lourds, ce qui a créé ce jour-là, un profond malaise. La population de ce petit village s’est une fois encore sentie très faible face à la puissance de l’industrie  de phosphate.

Coups de force, duperies, manipulations, fausses promesses

Il y a cinquante ans, les choses n’étaient pas vraiment différentes. Coups de force, duperies, manipulations, fausses promesses ont constitué le menu des rapports entre les premières communautés déplacées et ceux d’en face. L’actuel chef Kponkanou de Hahotoé, héritier du Chef canton de l’époque, garde encore quelques souvenirs des années 60: «Je me rappelle encore qu’il y avait des gens comme un certain Max Robert, qui devrait être actionnaire principal à la CTMB (ndlr: ancêtre de la SNPT), Jacques Huvet avocat de la société, et un autre blanc qui s’appelait Traverse chargé des affaires domaniales», avance-t-il. «Comme nos parents étaient illettrés, les Blancs et leurs accompagnateurs qui jouaient le rôle d’interprètes, les trompaient aisément. On leur disait autre chose et on écrivait autre chose sur le papier», regrette-t-il. Il poursuit: «Les travaux de la carrière ont commencé dans les années 60 à Adranlan-Kpodji, avec des coups de force, alors que les nouvelles habitations n’étaient pas encore construites aux habitants de ce quartier de Hahotoé. Des familles entières ont dormi sous des apatams en attendant que leurs maisons soient prêtes. En fait, on mesurait les anciennes concessions et en fonction de leur taille, on remettait une somme très dérisoire qui ne suffisait même pas pour la construction de nouvelles habitations et on est obligé soi- même de compléter pour construire la nouvelle maison. Voyant tout ça, les gens de Kogamé ne voulaient pas partir et on a creusé la carrière tout autour d’eux ; ils sont restés là-bas jusqu’à ce jour…

Je me rappelle le jour où je suis revenu à la maison et j’ai surpris mon papa avec un blanc et deux autres personnes. Papa me racontait qu’ils sont venus le voir avec le projet de déplacement du village; mais qu’ils vont nous construire un nouveau village avec des infrastructures dont trois grandes piscines (puisqu’on était proche du fleuve Haho et qu’ils ont constaté que nous étions habitués à la baignade), électrifier la zone et tracer de bonnes routes dans  le village et plein d’autres choses. J’ai demandé à papa s’ils lui avaient fait signer un papier. C’est alors que Traverse sort un bloc-notes sur lequel j’ai pu lire (en français) que le Chef et ses notables demandent une ampoule sur la place publique si le village est déménagé. Et j’ai dit à Papa que ce n’est pas ce qu’on te dit qu’on a écrit sur le bout de papier et je lui ai expliqué ce que j’ai lu sur le bouquin du blanc.

Je me suis retourné vers le blanc pour lui dire, avec les quelques mots que je pouvais bredouiller en français, que s’il ne trouve pas un autochtone pour lire et comprendre le bout de papier, mon père ne signera pas. Le jour-là, j’ai pour la première fois vu les cheveux des blancs bouger, ses cheveux se sont dressés sur sa tête.

Par la suite, ils m’ont pris comme un manœuvre et quelque temps après, ils m’ont laissé après qu’on m’a demandé une fois: «Jeune homme, c’est toi qui as refusé à ton papa de signer?». Lorsque j’ai voulu me plaindre, quelqu’un m’a répondu parmi eux : « La raison du plus fort est toujours la meilleure».

A la question de savoir si au fil des années, les conditions se sont améliorées ainsi que les rapports entre la population et les différentes sociétés qui se sont succédé à la tête de l’exploitation, le  chef et ses quelques notables qui étaient avec lui ce jour-là étaient unanimes: même si la société a changé plusieurs fois de nom, les pratiques sont restées les mêmes. Et pour preuve, il y en a qui, jusqu’à ce jour, reçoivent 25F CFA par trimestre au titre de la location de leurs champs devenus une carrière de phosphate. «Parfois, on traçait juste une voie dans ton champ, et en contrepartie, on te verse une somme dérisoire après les calculs ; mais il se fait qu’avec les carrières, le reste de nos champs était très souvent inondé et tu étais obligé d’abandonner tout le champ», explique le Chef. Selon lui, l’hectare leur était pris à 2000 F CFA l’année. Mais suite à de bouillantes revendications dans les années 90, la grille a évolué à 52 000 FCFA l’hectare par an, et, il était prévu que chaque cinq ans, ce montant soit révisé ; mais jamais cela n’a été fait.

Par ailleurs, selon des courses, le canton de Hahotoé par exemple serait bâti sur un terrain en location et la SNPT est supposée payer régulièrement les frais de location aux autochtones, ce qui n’est pas évident. Ces derniers sont donc prêts à tout moment à venir réclamer le départ de leurs nouveaux voisins pour récupérer leurs domaines.

En réalité, les cantons comme Hahotoé et Kpomé sont les premiers à avoir été déplacés pour des raisons liées à l’exploitation de la mine. Leurs sites de départ ont été exploités depuis plusieurs années voire décennies. Mais difficile de retourner sur les premiers sites, ne serait-ce que pour l’exploitation agricole. De ce qui était une plaine verdoyante et fertile où réussissaient bien des cultures comme le maïs, l’arachide, le manioc, le haricot, etc. il ne reste aujourd’hui qu’une vaste zone très accidentée, avec des collines, des vallées et des cours d’eaux artificiels, après le passage des engins. Le refus de restaurer les sols dégradés est aussi l’un des reproches souvent adressés à l’exploitation minière.

Le village de Kpogamé en voie de disparition

On en parle très peu. Et peut-être bientôt, plus personne n’en parlera, puisque ce petit village est en voie de disparaître sur la carte du Togo. L’histoire est pourtant très saisissante.

Ce matin d’harmattan de 2011, le vieux Kokou Dossavi, septuagénaire, est le seul homme présent dans le village. Ses mains plongées dans la vannerie, il marmonne quelques chansonnettes, au milieu de sa cour déserte. Avant d’arriver à son niveau, nous avons dû abandonner notre véhicule très loin pour prendre des motos. Finalement, plus de peur que de mal, le véhicule a pu nous rejoindre. Dans un  premier temps, on craignait ne pas pouvoir grimper la colline avec, tel qu’on nous a raconté l’histoire de Kogamé (ndlr: à ne pas confondre avec Kpogamé, un autre village minier, plus au Sud).

A peine une vingtaine de cases tiennent encore debout ; et visiblement, elles risquent de tomber l’une après l’autre. Comme les occupants s’en vont les uns après les autres. Ici, la population très féminine est très vieille. Impossible de rencontrer un jeune de dix ans ou plus. Tous ont migré vers d’autres zones urbaines.

Kogamé est le symbole de la résistante face à l’industrie du phosphate. Mais aussi le symbole de la répression. Plusieurs sources indiquent que le village s’était catégoriquement opposé à son déplacement pour l’exploitation du phosphate. L’histoire raconte qu’il y a  un notable qui a réussi à tenir tête aux responsables de la CTMB à l’époque. Et les habitants en ont subi les conséquences. Dans la zone, tous les autres villages ont été déplacés et les engins ont creusé la carrière tout autour de Kogamé. Leurs champs ont été dévastés, à l’exception des habitations abandonnées sur une colline dont l’accès est rendu périlleux par les ravins tout autour. Des témoignages indiquent qu’à l’époque, on attachait des cordes aux pieds des enfants de peur qu’ils ne tombent dans les ravins.

Les engins ont détruit presque tout ce qu’il y avait tout autour et les sources d’eau ont été polluées par l’extraction du minerai. La vie déjà rurale est rendue plus pénible. L’intention était-elle d’abord de punir les habitants pour leur résistance, mais aussi de les contraindre à céder les lieux d’eux-mêmes? Peut-être. «On n’a pas d’eau, ni de latrines, nos champs ont été engloutis dans la carrière, mais personne ne pense à nous. Nous sommes isolés sur cette colline et chaque fois, on nous dit que nos parents avaient refusé de quitter ici. Est-ce que cela suffit pour qu’on nous réserve ce sort?», peste Kokou Dossavi que nous avons eu la chance de rencontrer.

Depuis, Kogamé est resté très isolé et sa population active l’a déserté. Lorsque les quelques cases qui tiennent encore debout finiront par s’écrouler, ce village qui n’a pas été déplacé comme d’autres, disparaîtra de la carte, avec ses richesses anthropologiques, socioculturelles et historiques. Mais personne n’en parle. Presque jamais le nom de ce village n’est évoqué dans un quelconque débat. Et c’est dans le silence que Kogamé subit son extermination.

Au lieu d’être un sujet de scandale, Kogamé est plutôt agité par les responsables de la SNPT aux yeux des autres communautés qui sont tentées d’opposer une quelconque hésitation au projet de déplacement à elles proposé, comme un épouvantail. «On nous a plusieurs fois dit: vous voyez ce qui est arrivé à Kogamé, si vous ne prenez garde, vous aussi vous connaîtrez le même sort», révèle Mathias Tohossou, Secrétaire du chef du village d’Abobo Zéglé.

A ce jour, la SNPT n’a pas répondu à nos questions sur les accusations portées contre elle par les populations. Nous lui avons transmis un protocole qui, depuis plusieurs mois, est resté sans suite, malgré les nombreuses relances de notre part.

Les promesses du gouvernement

Etant une société d’Etat, les problèmes de la SNPT sont également ceux de l’Etat. En tout cas, auprès des populations des zones affectées par l’exploitation, on ne fait aucune différence entre la société exploitante et le gouvernement. Très souvent interpellé sur la question de ces communautés, le gouvernement s’est engagé dans une série de promesses qui jusqu’ici, n’ont que des effets limités. Il a par exemple entamé l’électrification, médiatisée, du canton de Dabgati où de nouvelles carrières sont ouvertes, sans forcément attendre que l’exploitation ait beaucoup évolué.  Le même canton est doté d’un petit marché de quelques hangars que les riverains apprécient bien. Mais tout cela reste limité par rapport aux dégâts sur le terrain.

Au mois de mai 2011, le Togo s’est pourvu d’un texte législatif qui oblige, désormais, les entreprises minières en général à contribuer au développement local des communautés où elles exercent. Dans son article premier, le texte dispose que «tout exploitant de ressources minières, titulaire de permis d’exploitation à grande ou à petite échelle ou titulaire d’une autorisation d’exploitation artisanale tel que défini par le code minier, est tenu de contribuer au développement local et régional». Le même texte précise que «la contribution consiste en une participation financière et en la réalisation d’œuvres socioéconomiques et communautaires par l’exploitant dans la préfecture concernée par l’exploitation». La contribution étant annuelle, elle est versée à la fin de l’année et gérée par un organe tripartite composé de représentants de l’Etat, des industriels et des communautés.

Par ailleurs, sur recommandations de ses partenaires, surtout la Banque Mondiale, le Togo s’est engagé depuis 2010 dans un programme international dénommé «Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives» (ITIE). Ce programme tripartite également qui est appuyé et supervisé par plusieurs institutions comme la Banque Mondiale et la Banque Africaine de Développement (BAD), se veut un cadre de discussion pour plus de transparence dans les industries extractives. «J’ai applaudi l’initiative ITIE; si elle est bien menée et qu’on sait combien l’Etat  perçoit comme redevance, combien il doit verser à la localité et qu’il permet qu’on installe des matériels pour aspirer l’énorme poussière que la population respire en terme de radioactivité, on peut espérer un lendemain meilleur», indique M. Nouridine Mensah, Enseignant-chercheur à la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion (Faseg) de l’Université de Lomé, qui réalise des études sur le sujet depuis une dizaine d’années.

Inexistants dans le passé, aujourd’hui, des outils de pression juridiques et stratégiques sont désormais à la disposition des populations pour pousser le gouvernement et sa société des phosphates à d’importantes concessions. Mais c’est plutôt à une pagaille monstre qu’on assiste. Des querelles intestines entre les différents acteurs plombent tout effort et fragilisent les positions des populations. Il est par exemple question de créer un «cadre» unique et représentatif qui va discuter vis-à-vis de l’Etat au nom des trois préfectures affectées (Zio, Vo et lacs), parce que les organisations qui se présentent çà et là au nom des populations commencent par être très  nombreuses. Depuis 2009, les différents leaders se sont beaucoup plus affrontés entre eux, plutôt que de s’attaquer aux véritables soucis de leurs frères, sœurs et parents. A ce jour, ce cadre n’existe nulle part. A défaut du fameux «cadre», des petits collectifs naissent et s’ajoutent aux organisations existantes. C’est le cas du très jeune Collectif des villages de Dagbati qui, de temps en temps, appelle les populations des villages membres à bloquer les chantiers, sans que les chefs  desdits villages ne s’engagent clairement.

En l’absence d’une volonté réelle de l’Etat et d’une organisation sérieuse des populations, le «crime» a encore la vie belle devant lui, alimenté par le phénomène de corruption. Et pourtant, l’enjeu n’est pas qu’économique.

«Le phosphate du Togo comporte une matière radioactive, le cadmium; non seulement les zones minières ne sont pas développées, mais surtout ceux qui travaillent dans les mines vont attraper le cancer lié au cadmium après», avertit l’universitaire. Il faut donc vite arrêter l’hémorragie.

Maxime DOMEGNI, L’Alternative

(Cette enquête a été possible grâce à l’appui du Programme Africain d’Investigation et de Reportage)

Le secteur victime de nombreux soucis de gouvernance

L’histoire du phosphate au Togo a démarré depuis les années 50. Des recherches aboutirent alors à la découverte d’un gisement sédimentaire étendu, relativement important et d’une «quantité exceptionnelle» au Sud du Togo. Le Togo encore sous protectorat français (non encore indépendant), entame l’exploitation et l’exportation de ce minerai et ce, jusqu’à ce jour. En un demi-siècle, l’exploitation du phosphate, qui constitue le premier produit d’exportation du pays, a été gérée successivement  par cinq sociétés. D’abord, c’est la Société Minière du Bénin (SMB) créée en 1954 mais qui démarre l’exploitation du gisement cinq ans plus tard. Elle disparaîtra très vite pour donner place à la Compagnie Togolaise des Mines du Bénin (CTMB) qui, à son tour, sera nationalisée en 1974 et donnera naissance à l’Office togolais des Phosphates (OTP), chargé de la commercialisation du produit fini. Les deux sociétés seront fusionnées au début des années 2000 pour donner place à International Fertilizer Group (IFG) qui, à son tour, deviendra l’actuelle Société Nouvelle des Phosphates du Togo (SNPT) en 2007.

La jeune histoire du Togo renseigne que le pays s’est enrichi avec son industrie de phosphate qui représente à elle seule 40% du PIB du pays. Les revenus tirés du secteur ont servi à investir dans beaucoup de projets nationaux, souvent à l’aveuglette. Surtout avec le boom des prix des matières premières des années 80, l’Etat a initié beaucoup de projets immobiliers qualifiés «d’éléphant blancs», à l’instar de la raffinerie de Lomé construite alors que le pays n’est pas producteur de pétrole. Conséquence, la raffinerie n’aurait donc jamais fonctionné. C’est aussi le cas de l’Hôtel 2 Février aujourd’hui hors d’usage dans son état actuel. Des sources indiquent que la société aurait aussi investi dans la construction de l’immeuble de la Banque Togolaise du Commerce et de l’Industrie (BTCI, une banque publique à l’agonie et en cours de privatisation). La BTCI prête même une partie de ses locaux à la société minière qui en a fait son siège principal à Lomé.

Des individus, mais aussi des réseaux impliquant le sommet de l’Etat se sont énormément sucrés avec les revenus tirés de ce secteur très sensible autour duquel de puissants groupes d’intérêts s’affrontent sans merci.

Depuis une quinzaine d’années, le secteur est en bute à de nombreuses difficultés financières et techniques liées à la gouvernance. Il y a quelques années, interpellé devant les élus du peuple sur le cas de cette société, l’ex ministre des Mines, Noupokou Dammipi n’a pas caché la situation. Il informa les députés que le secteur avait été géré pendant onze ans sans aucune comptabilité ni rapport d’activités, avec des contrats complaisants…

Ce fleuron d’antan de l’économie togolaise se porte très mal. Jusqu’à récemment, le volume annuel de phosphates exportés a chuté jusqu’à 800 000 tonnes, contre plusieurs millions de tonnes auparavant. En 2009, le personnel a été compressé de 600 personnes. L’outil de production était devenu très défectueux et défaillant, même les matériels informatiques de l’administration ne répondaient plus. En 2011, sur plusieurs mois, la société n’était pas capable de payer les salaires normaux du personnel. Elle se contentait d’acomptes qu’elle versait aux travailleurs parce que le matériel pour comptabiliser et payer les émoluments était en panne.

Selon les autorités togolaises, une rénovation de l’outil de production est en cours.

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