Lundi, Septembre 24, 2018

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Samedi 15 mars 2003. François Bozizé renverse Ange-Félix Patassé. Le coup d’Etat se voulait une révolution. Les Centrafricains vont y croire. La «communauté internationale» aussi, lassée des sempiternelles mascarades centrafricaines. Bozizé va s’efforcer de refonder une République minée par les mutineries, les rebellions, les grèves et ruinée par une classe politique qui n’a jamais pensé à autre chose qu’à son enrichissement personnel.

Kwa a Kwa («Le travail, rien que le travail») sera le fondement de sa politique; mais il devra, auparavant, entreprendre de sécuriser le pays tout en réconciliant les Centrafricains entre eux.

Après avoir sécurisé Bangui avec le concours des militaires tchadiens et de la force de la CEMAC, il va confier à Abel Goumba, président de la Concertation des partis politiques de l’opposition (CPPO), la charge de diriger un gouvernement de transition qui sera aussi d’ouverture, tandis que le Conseil national de transition (CNT) jouera le rôle de Parlement. Goumba restera en place jusqu’à la fin de l’année 2003; il sera alors remplacé par Célestin Gaombalet. Entre temps, un premier «Dialogue national» (septembre-octobre 20032) devait permettre de «vider les abcès politiques» et d’établir un calendrier de la transition prévoyant une présidentielle dès le début de l’année 2005 après qu’un référendum ait permis d’adopter une nouvelle Constitution.

Sous les auspices du Gabon, Omar Bongo Ondimba étant médiateur, un accord sera trouvé à Libreville pour l’organisation de la présidentielle dont le deuxième tour se déroulera le 8 mai 2005, dans «le calme à Bangui et à l’intérieur du pays » sous le contrôle de l’ancien président burundais Pierre Buyoya. Le président Jacques Chirac évoquera même « le petit miracle centrafricain», considérant que ce pays a connu, depuis son indépendance, neuf coups d’Etat. François Bozizé, «l’homme qui a ramené la paix dans le pays», selon Le Monde, va l’emporter devant Martin Ziguelé, ancien premier ministre, tandis qu’André Kolingba (revenu dans le jeu politique) aura été éliminé dès le premier tour.

Au cours de ce premier mandat «officiel», le président Bozizé va multiplier les chantiers visant à stabiliser la situation politique du pays et à assurer la sécurité des populations (rébellions du Nord-Ouest, rébellions du Nord-Est). Il va faire voter une loi d’amnistie, mettra en place son projet de «Dialogue national inclusif». Il confiera le poste de premier ministre à Elie Doté.

Illustration de la volonté de la communauté africaine et de la «communauté internationale» de prendre en compte la situation géopolitique difficile de la Centrafrique au contact avec des pays en crise, dans la nuit du 6 mars 2007, 58 militaires français membres du Commandement des opérations spéciales (COS) vont sauter sur Birao, dans le Nord-Est du pays, pour dégager les éléments français engagés contre les rebelles de l’UFDR venus du Soudan ; cela a été le saut opérationnel le plus important depuis Kolwezi (opération Bonite en 1978), permettant l’aérotransport de renforts, la mise en place d’un pont aérien et la sécurisation d’une ville dont le contrôle aurait ouvert la route aux rebelles vers Bangui au Sud et N’Djamena à l’Ouest. Par la suite, l’opération de l’EUFOR permettra de sécuriser la frontière tchado-centrafricaine afin d’empêcher toute incursion en provenance du Soudan.

2010 sera une année «événementielle» pour la RCA. Le pays fêtera le cinquantenaire de son accession à l’indépendance mais aussi le centenaire de la naissance de l’emblématique Barthélémy Boganda, «père de la nation centrafricaine», mort «accidentellement» le 29 mars 1959. Le 7 février 2010, Kolingba va mourir. De retour de Montreux, où se tenait le sommet de la Francophonie, Bozizé fera un stop par Paris pour une visite privée qui lui permettra de prendre contact avec le MEDEF; quand le «politique» est en panne, c’est du côté de «l’économique» que l’on cherche des raisons de ne pas désespérer totalement. Et Bozizé surfera alors sur les déclarations de Ban Ki-moon qui invitait la «communauté internationale» à accorder plus d’attention à un pays «confronté à des défis considérables que les autorités ne peuvent pas relever seules» tandis que sa représentante à Bangui affirmait que la République centrafricaine était «une sorte de pays oublié», souhaitant qu’elle soit «définitivement ramenée sur l’écran radar». Bangui va jouer sur ces propos, mais à force «d’appeler au loup» (notamment en ce qui concernait les incursions de la LRA, l’Armée de libération du seigneur, depuis l’Ouganda) finira pas convaincre les investisseurs potentiels que la RCA n’était pas sécurisée.

Le régime va se raidir. «Népotisme, clanisme, régionalisme, concentration des richesses de tout un peuple entre les mains d’une minorité», l’archevêque de Bangui, Mgr Dieudonné Nzapalainga, n’est pas tendre avec le régime en place (entretien avec Anne-Bénédicte Hoffner – La Croix du 28 décembre 2012). Bozizé, il est vrai, pratique le mea culpa avec une rare constance. «Le président s’est rendu à l’évidence: une faille s’est ouverte entre la portée réelle de l’action gouvernementale et la perception qu’en ont la grande majorité des Centrafricains». C’est ce qu’affirme (sans rire) le «publi-information» de quatre pages paru dans Jeune Afrique au lendemain du 54ème anniversaire de la proclamation de l’indépendance (1er décembre 2012). Ce jour-là, à Bouar, Bozizé avait déclaré: « Je vous demande de faire confiance à notre gouvernement, car notre pays sort d’une longue période d’instabilité… La vie d’un pays n’est pas un fleuve tranquille. Malgré les soubresauts que notre pays a connus, nous devrions avoir plus confiance en l’avenir ». Dix jours plus tard, «Séléka» déclenchait son offensive; après vingt jours de campagne, elle se trouve aux portes de Bangui.

Autrement dit au pied du mur. A l’heure qu’il est, la marge de manœuvre de Bozizé est étroite ; sa crédibilité nationale et internationale est désormais nulle. S’il est prêt au «dialogue», c’est le couteau sur la gorge; et il y a bien plus de monde pour la lui trancher que pour lui permettre de s’exprimer. Paris et les capitales africaines voisines jouent le «mépris» à l’égard d’un Bozizé plus que jamais aux abois. Reste que nul ne sait ce que recouvre «Séléka» et pour qui elle roule: achat d’armes, de véhicules, logistique, communication, etc. Ce n’est manifestement pas une armée de gueux mais une troupe de «mercenaires» dont on ne connait pas les commanditaires. Dans Le Figaro de ce matin (lundi 31 décembre 2012), Eric Massi*, porte-parole de la «rébellion» (installé à Paris), affirme que si, «pendant plusieurs mois, c’est vrai qu’il n’y a pas eu de chef. Maintenant, sur le terrain, les combattants se sont concertés et c’est Michel Djotodia** qui a été choisi. Pour le programme, c’est assez simple. Il s’agit de remettre le pays sur la voie de la démocratie et du développement. Nous formerons un gouvernement d’union nationale chargé d’organiser des élections générales auxquelles son responsable ne pourra se présenter». Simple? Pas sûr… !

* Eric Massi serait le beau-fils de Charles Massi, officier supérieur, ex-député, ancien ministre d’Ange-Félix Patassé et de François Bozizé, fondateur du Forum démocratique pour la modernité (Fodem), condamné à mort par contumace pour tentative de coup d’Etat, candidat à la présidentielle de 2005, instigateur du mouvement rebelle CPJP après avoir été, un temps, vice-président de l’UFDR de Michel Ammondroko Djotodia, réfugié au Tchad avant d’y être arrêté puis incarcéré à Bangui et de disparaître dans les geôles de Bozizé.

** Michel Ammondroko Djotodia, 63 ans, diplomate de carrière, préside l’UFDR, exilé puis arrêté au Bénin, libéré, il s’est engagé dans une nouvelle lutte armée après avoir rompu avec Abakar Sabone, qui avait participé à la conquête du pouvoir par François Bozizé en 2003, mais avait viré «islamiste». Dans le même temps, Djotodia s’était rapproché de Charles Massi.

Jean-Pierre BEJOT

La Dépêche Diplomatique

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