Lundi, Décembre 17, 2018

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Il y a 8 ans jour pour jour et par surprise générale, le ton martial et comiquement ému de Koffi Sama, alors Premier ministre du Togo, martelait sur les ondes de la télévision nationale, la mort de celui qui, 38 ans durant, aura marqué d’une main de fer, l’histoire contemporaine de notre pays. Notre confrère Innocent Sossou avait, dans un article édifiant, décrit les péripéties qui ont conduit Faure Gnassingbé au pouvoir. Son analyse hélas, reste d’actualité. Archives…

Tout le monde savait le dictateur malade depuis des mois et ce n’est pas le voyage estival italien de 2003, malgré le démenti formel du gouvernement, qui rassurera les observateurs de la vie politique togolaise.

Ceux qui ont arpenté les salons feutrés de Lomé 2, la résidence d’Eyadèma, ont souvent vu le Général endormi lors des audiences. La plupart des diplomates accrédités à Lomé, les ministres du gouvernement et des visiteurs du «vieux», ont eu à faire état de sa fatigue généralisée et de sa propension à distraire ses interlocuteurs par son soudain sommeil, son réveil qui le met en déphasage avec les dossiers en cours de traitement.

D’après certains médecins dont son médecin traitant qui est un officier de l’armée togolaise, la subite dégradation de l’état de santé du dictateur est en partie due aux fêtes de fin d’année 2004 et aux manifestations du 13 janvier 2005 au cours desquelles le défunt président ne s’était pas du tout bien reposé comme on le lui avait conseillé. A ces causes, s’ajoute son goût prononcé pour l’alcool (la bière, le champagne et la liqueur d’origine chinoise communément appelée Racine).

C’est ainsi que Eyadèma, aux premières heures de la matinée du samedi 05 février 2005, a subi une attaque cardiaque et a dû perdre connaissance. Son médecin appelé à son chevet, a conseillé de le transférer en Israël dans un hôpital spécialisé pour qu’il subisse des soins appropriés. Hélas! Le dictateur n’atteindra jamais sa destination puisqu’il était décédé au-dessus du ciel tunisien. C’est alors que toutes les tractations pour sa succession vont commencer depuis l’aéroport de Tunis où une escale technique avait été effectuée.

De Tunis à l’aéroport de Lomé

Après le plein de carburant du Boeing présidentiel, ceux qui accompagnaient l’ex dictateur en Israël, avaient commencé à échafauder des plans. Dans l’appareil, outre la femme officielle du Général, se trouvaient le Général Gnofame, un des piliers de la dictature, Pitang Tchalla, le griot maison, celui-là qui va jouer un rôle prépondérant dans la falsification des documents que les fils Gnassingbé vont brandir aux officiers comme testament d’Eyadèma. Il sera également le scribe qui allait pondre les communiqués et les réactions à peine voilées de menaces et d’intimidations à l’endroit du peuple togolais et de la communauté internationale.

Bien sûr que Faure et son demi-frère Kpatcha Gnassingbé se trouvaient aussi dans l’avion présidentiel togolais.

La petite histoire raconte que, sitôt le décès de leur père constaté, l’ex locataire du ministère de la défense, Kpatcha Gnassingbé, habitué au forcing, avait affirmé que lui seul connaît mieux son père, les entrées et les sorties de sa colossale fortune, et surtout sa puissance – entendez par-là gris-gris - que ses autres frères et qu’il lui revenait de droit de lui succéder. Il avait également prétexté qu’il «maîtrisait» les principaux officiers de l’armée et principalement, ceux qui détiennent les commandements des unités stratégiques.

Une vive altercation aurait éclaté entre les deux frères. Finalement, la première dame serait intervenue pour les départager et attribuer la succession au «trône» à l’actuel locataire, tout en précisant que le «vaincu» devrait assister le «vainqueur» dans la gestion du pouvoir. Ainsi naquit le «bicéphalisme» des deux frères au mépris de tous les principes établis et reconnus par la loi fondamentale qui régit la 4è République togolaise.

Revenus à Lomé, le décès d’Eyadèma devrait tout d’abord, être gardé secret, en attendant d’user de la force et de la ruse pour faire consommer la succession du fils aux officiers de l’armée togolaise, ceux-là, qui, en réalité, détiennent le véritable pouvoir au Togo. Ils seront donc convoqués le jour même pour 18 heures Gmt à Lomé 2, la résidence qui, depuis longtemps, sert de palais présidentiel au Togo, pour, leur a-t-on dit, annoncé la mort de l’ancien demi solde de l’armée coloniale française et transmettre du même coup, un message que ce dernier aurait laissé à leur attention. En fait c’était un véritable guet-apens.

 Un piège tendu aux officiers à Lomé 2

Avant de convoquer les officiers à Lomé 2, ceux de la famille et du clan ont été, avant même les supérieurs hiérarchiques, informés de la nouvelle du décès du Général et appelés à mettre sur pied un dispositif militaire dissuasif autour et dans l’enceinte de la résidence de Lomé 2, de même qu’à certains points névralgiques de la capitale.

On soupçonnait d’ailleurs certains officiers  d’être capable de se désolidariser du diktat qu’on allait leur imposer. Ceux-là, physiquement, devraient «disparaître». On cite volontiers Kpatcha d’avoir concocté cet odieux plan visant à éliminer physiquement des officiers des forces armées togolaises.

Une fois à Lomé 2, les officiers seront amenés, non pas dans la salle d’audience, mais dans le bureau d’Eyadèma. Ils seront même surpris de remarquer la présence des caméras et des journalistes de la TVT dans la salle d’attente du bureau du défunt.

Après la présentation des condoléances, Zakari Nandja, Chef d’Etat Major des FAT a été convié à lire une lettre de l’ex dictateur, lettre dans laquelle il convierait tous les officiers, sous-officiers et soldats de rang à obéir aux ordres de son fils Faure qu’il aurait désigné avant sa mort pour lui succéder (il est important de remarquer qu’ici, j’utilise le conditionnel, car en réalité selon des témoignages, des investigations et des recoupements, il s’est avéré que le document présenté était un faux et le scénario que jouait les officiers, un montage élaboré par les deux frères et le scribe dont j’ai parlé plus haut).

Le Général Nandja avait alors demandé un retrait des officiers pour qu’ils se consultent et réfléchissent sur la nouvelle donne politique qui s’annonce et également voir dans quelle mesure il faudrait faire avaler en douceur cette succession au peuple togolais pour éviter tout débordement qui conduirait à une tragédie.

 C’est alors qu’intervient l’autre Général, Tidjani (Adidas comme on l’appelle au sein de l’armée) qui réplique dans le sens contraire de la proposition du chef d’Etat major. Pour lui, il n’est pas question d’une quelconque réflexion. Il fallait tout de suite faire allégeance et remettre le commandement de l’armée dans les mains de Faure. En tant que Ministre de la défense et donc le patron des FAT, il se mit au garde-à-vous et invita ainsi tous les autres officiers à faire comme lui. Qui pouvait alors dans cette situation, refuser d’obéir de peur d’être suspecté et qu’une fois sorti du bureau, se voir interpeller et conduit vers une destination fatale?

Entre temps, le griot maison qui faisait le va-et-vient entre la salle d’attente du bureau d’Eyadèma et un autre bureau où il rédigeait les communiqués que Koffi Sama et Zakari Nandja allaient lire à la télé à 20 heures et l’ordre de fermeture des voies aériennes et terrestres du Togo, fit entrer dans le bureau où a lieu le huis clos entre Faure, Kpatcha et les officiers, ses administrés de la TVT (télévision nationale) pour filmer l’essentiel de ce qui sera la grande menace à l’endroit du peuple, c’est-à-dire les officiers se mettant en garde-à-vous, saluant les enfants Gnassingbé.

Le coup était alors bon, les officiers peuvent rejoindre, certains leurs bureaux, d’autres leurs unités, prêts à intervenir en cas de débordement à l’annonce de la nouvelle du décès au peuple. Maintenant que l’armée est «verrouillée», on peut faire entrer dans la danse les politiques. Koffi Sama peut alors faire un tour à Lomé 2 prendre et signer les communiqués officiels, pendant qu’on planchera sur le cas Natchaba et donc de la succession constitutionnelle.

Charles Debbasch préconise des armes au domicile de Natchaba

Ayant appris le décès du Général dictateur Eyadèma depuis Paris où il se trouvait pour des soins de santé, le président de l’Assemblée nationale de l’époque Fambaré Ouatara Natchaba, prit le premier vol Air France à destination de Lomé pour jouir de ses prérogatives constitutionnelles.

Mal lui en pris, car lorsque les autorités aéroportuaires avaient annoncé l’arrivée de l’avion qui le transportait à Lomé, c’est en chœur que les fils Gnassingbé aidés de certains généraux et de l’incontournable scribe, répondirent qu’il faut appliquer dans la lettre le communiqué interdisant l’accès au territoire à tout appareil, fusse même celui dans lequel se trouve le successeur constitutionnel d’Eyadèma. C’est ainsi que Natchaba se retrouva au Bénin.

Mais craignant la réaction de la communauté internationale, Charles Debbasch, le tripatouilleur des textes constitutionnels au Togo, eut une idée comme il en a le secret. Comme il faudrait coûte que coûte destituer Natchaba, Debbasch demanda au ministre de l'intérieur d'alors François Boko de déposer des armes au domicile du président de l'Assemblée nationale pour les faire découvrir par la gendarmerie nationale. On l'accusera alors de fomenter un coup d'Etat militaire et si possible le faire arrêter, ce qui le disqualifiera de l'intérim de la présidence.

Devant le refus de François Boko, Debbasch préconise tout simplement donc un coup d'Etat constitutionnel. Pour ce faire, il fit convoquer une session extraordinaire de l’Assemblée nationale au cours de laquelle la Constitution subit un charcutage qui permit de constater la vacance de la présidence de l’Assemblée. Tout le monde connaît la suite.

La vacance du pouvoir fut constatée. Un nouveau bureau de l’Assemblée nationale élu avec à sa tête Faure Gnassingbé qui entre temps avait démissionné de son poste de ministre pour devenir député. Président de l’Assemblée nationale, le chemin est balisé pour qu’il assume l’intérim du pouvoir jusqu’à l’organisation des nouvelles élections présidentielles. Scénario génial, mais pas classique.

Un ex député du RSDD, le parti de Harry Olympio, aujourd’hui exilé aux Etats-Unis, un témoin du tripatouillage de la Loi fondamentale, lors de notre enquête, nous a affirmé  que les députés avaient subi des pressions fortes et des menaces à peine voilées de la part des relais du pouvoir au sein de l’hémicycle et du mercenaire constitutionnel Charles Debbasch, qui, au moment des faits, alignait apartés et réunions dans les bureaux de Abass Bonfoh, le premier vice-président de l’Assemblée nationale qui sera appelé à assumer l’intérim du pouvoir.

 Finalement, Natchaba lui-même s’est fait prendre au piège de ses amis d’hier et d’aujourd’hui. Pendant longtemps, ce personnage a refusé toute application positive et dynamique des 22 engagements pris par le Togo à Bruxelles en vue d’aller vers l’organisation des législatives anticipée que proposait l’Union européenne, uniquement dans le but de garder le perchoir et de continuer à être le dauphin constitutionnel du Président Eyadèma.

NATCHABA répétait au dictateur défunt et à qui voulait le croire qu’organiser les législatives entamait la souveraineté nationale. Il a réussi sa manipulation et est resté le dauphin constitutionnel jusqu’à la mort de son mentor, mais c’était sans compter avec la gourmandise politique des enfants Gnassingbé dans les bras de qui d’ailleurs, il reviendra non sans contrepartie d’espèces sonnantes et trébuchantes qui l’ont fait rapidement ravaler ses prétentions d’assurer l’intérim. Comme le ridicule ne tue pas, il se présenta Coran en main à Lomé 2, Coran sur lequel il prêta serment de servir désormais les enfants Gnassingbé.

Huit ans après, les auteurs du coup d’Etat du 5 février sont toujours au pouvoir et ne sont pas prêt à le lâcher, à en croire les déclarations de Faure devant les journalistes nationaux et internationaux à Kara le 07 novembre 2006 «… l’alternance n’est bonne que pour arriver au pouvoir. Le reste du temps, il faut envisager que le peuple, au nom de la stabilité, puisse accorder plus de deux mandats…». Cette confession à elle seule, suffit pour comprendre la portée de l’acte gravissime du 5 février et les réelles intentions du clan qui de fait, se fait passer aujourd’hui pour des maîtres qui président aux destinées des pauvres populations togolaises.

Tout de même quelques remarques. La Constitution, celle-là même qui a été charcutée plusieurs fois par le Rpt (Rassemblement du peuple togolais, parti au pouvoir), exige un sursaut républicain de chaque citoyen togolais lorsque les institutions de l’Etat sont en danger. Cette même loi fondamentale recommande de ne pas toucher à un seul iota du contenu de celle-ci en cas de vacance de pouvoir. La violation de ces dispositions constitutionnelles constituent des crimes contre le peuple togolais et doivent de ce fait, être sévèrement sanctionnées.

Ici resurgit la question de l’impunité. Les auteurs de l’ignoble acte du 5 février doivent-ils continuer à narguer le peuple même s’ils se nomment Gnassingbé? Ou s’ils sont des hauts gradés de l’armée togolaise?

Le dialogue qu’on prône et la réconciliation qui doit en être l’émanation ne pourraient se réaliser si des réponses ne sont pas données à ces questions. La réconciliation actuellement claironnée, doit être un processus qui corrige les tares du système actuel. Elle doit être la mise en commun des énergies qui est une exigence pratique dans ce pays où personne ne veut perdre la face. Elle est de loin préférable à un scrutin pour l’instant. La situation togolaise en l’état actuel n’est pas encore prête à permettre un processus électoral crédible.

Les méthodes utilisées par le clan Gnassingbé pour s’accaparer du pouvoir représentent un acte de gangstérisme. Dès lors le dialogue peut-il corriger cette tare de l’histoire du Togo? Si oui les conclusions d’une telle assise vont-elles être appliquées par un système dans lequel on se croit au-dessus de toute loi?

La violence entraîne la violence comme on dit. Celle-ci doit-elle s’imposer comme une évidence pour contrer la brutalité de réaction de la monarchie de fait qui règne au Togo? A chaque citoyen togolais d’y réfléchir.

Innocent Sossou

Commentaires  

 
0 #1 Karl 24-06-2013 05:24
Bonne investigation, bonne analyse, texte très documenté. Pour l'histoire, cet article doit être archivé. Merci à M. Innocent Sossou pour cet éclairage qui reste toujours d'actualité au regard de la situation politique de notre cher Togo.
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