Dimanche, Juin 24, 2018

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«Je déteste ceux qui marchent au son de la trompette. C’est une erreur que Dieu ait mis en eux un cerveau. La moelle épinière leur aurait suffi», s’exclamait Réné DESCARTES face aux actes insensés, aux dérapages réguliers des hommes en armes de son époque.

Descartes est du XVIIe siècle. La réalité insoutenable en termes de barbaries de son époque s’invite à un recoupement malheureux de ce que nous vivons au Togo. La violence faite à la population civile sans défense par les forces de Défense et de Sécurité est d’une récurrence étonnamment encouragée par le laxisme et l’impunité qui, du reste, constituent l’antichambre des primes et promotions. Dans notre propre pays, des hommes en uniformes se permettent de nous tomber dessus dans la rue, à n’importe quel moment, nous embarquer malgré nos pièces d’identité en règle pour nous placer en situation de détention, gratuitement, nous imposer des corvées, nous extorquer de l’argent, les biens qu’ils trouvent sur nous.

Aux moindres réclamations citoyennes en vertu des droits que nous confère notre Constitution, des morts, des blessés, des handicapés à vie sont enregistrés dans les rangs des manifestants. Le sang devenant la règle du service du maintien d’ordre, nous voudrions envisager une mutation comportementale dans une approche nouvelle de la profession en matière de Défense et de Sécurité pour faire triompher, dans une accoutumance intégrée, les valeurs de la République.

Peut-être, nos forces de Défense et de Sécurité se trompent-elles d’époque et oublient qu’elles appartiennent à une universalité d’une profession en grandes évolutions avec des règles strictes d’éthique et d’humanité. Nous refusons de les prendre pour des robots assujettis à une programmation qui tuerait en eux les attributs de l’homme, l’activité cognitive, l’esprit inventif et de représentation qui débouche sur des initiatives heureuses.

Il nous faut impérativement changer notre regard sur les hommes en uniformes, leur restituer une certaine confiance, les situer en matière de responsabilité et partager avec eux des valeurs qui fondent un vivre-ensemble. Cette réhabilitation  de leur métier leur donnera une dimension nouvelle avec ses exigences de civilité, de respect de la personne humaine, des droits des citoyens et de la vie. Cette initiative n’est possible que dans une conception exacte et claire de la notion d’une République en ce qu’elle comporte le trait signalétique de l’humanité, un contrat social où chacun joue sa partition dans le respect mutuel.

L’ignorance est une vermine qui ronge l’esprit et qui le fait abdiquer à la réflexion. Elle la confine plutôt dans les réflexes qui ne sont d’aucun poids ni d’aucune utilité dans la construction de la cité. C’est pourquoi nous voulons insister sur le niveau d’étude pour entamer une bonne formation, la culture générale et les capacités d’adaptation aux situations différentes. Sur ces bases, la sagesse peut patiemment se construire dans le métier de défense de la cité.

La notion de responsabilité appelle à l’esprit de justice. Les deux concepts bien compris ne peuvent-ils pas servir à un redressement comportemental des hommes en uniformes?

Pour refaire la notoriété des gardiens de notre cité, quel environnement socio-politique avons-nous l’obligation de bâtir?

1) Les bases erronées des recrutements et de la formation

La République, dans son sens entier, participe moins des critères qui canalisent la levée des recrues et à la formation. Servir une République ne consiste pas à être au service d’un homme ou d’un groupe d’intérêt ou  encore d’un groupe ethnique.  Il n’y a aucune gratitude particulière à préserver à un homme, encore moins une fidélité à manifester à une tierce personne en laquelle le bien en partage se perçoit. Un représentant de l’Etat ou d’une nation n’est qu’un serviteur comme tout autre  citoyen. Il peut à tout moment être remplacé quand il n’a plus de répondant pour donner les résultats que le peuple attend de lui. Dans son œuvre Avec Balzac, ALAIN précise le sens que revêt la République pour nous édifier: «Ce que j’appelle la République, c’est plutôt une énergique résistance à l’esprit monarchique, d’ailleurs nécessaire partout».

La formation au métier des armes et du maintien d’ordre ne peut se cristalliser sur un esprit à défendre des intérêts  particuliers ou la préséance tribale des privilèges ethniques. Aucune République ne s’édifie sur des bases corrompues, sur la protection d’une identité ethnique contre les intérêts de toute la population.

Une réalité sociologique biaisée dans la représentation mentale des forces de Défense et de Sécurité ouvre la voie à toutes les exclusions, à toutes les folies meurtrières et à la maltraitance des groupes ciblés ou identitaires comme des ennemis dans une guerre imaginaire aux contours lugubres dont la finalité est la préservation des intérêts tribaux, vils et éphémères d’une minorité.

Le sentiment de gratitude et de fidélité à un chef de tribu est la première cause de la délinquance étatique parce qu’il transforme des citoyens en des obligés, en des esclaves, des serviteurs particuliers. Quand la notion d’origine et de sang est mise en relief dans la formation et dans l’exercice de la tâche nationale, surviennent promptement la passion et le chauvinisme parcellaire qui détruisent considérablement l’équilibre de la personnalité pour nous faire tomber dans notre nature animale de la façon la plus redoutable.

Au Togo, la confusion d’une appartenance tribale avec la fidélité au peuple tout entier, à un pays est savamment entretenue pour faire vivre le régime. Cette utopie négative cultive la haine de l’autre pour désarticuler l’unité nationale. C’est la peur de l’autre qui entretient une préférence ethnique dans la parentèle d’un cousinage élargi qui met en feu toute la République.

Dans la formation et dans le psychisme des hommes en uniformes, le Togo est un pays à partition spatiale et la chaîne de commandement revient à une préférence catégorielle. Ces clichés et stéréotypes entretenus par un groupuscule d’hommes avec un fanatisme rare empoisonne l’esprit national, la vie, le service d’ordre et de sécurité. Le citoyen est devenu un adversaire et peut-être l’ennemi des détachements et des troupes. Parfois, les ordres sont donnés dans une langue particulière, dans une insinuation de l’unité tribale. Et pourtant, ce n’est pas toute la tribu qui se sent concernée par ces écarts. Tout est  ficelé pour impliquer tout le groupe ou du moins véhiculer l’impression d’une identité ethnique, une union en rêveries.

Ce sectarisme ethniciste n’ouvre pas notre République à la modernité, à un service public épanoui. Il produit plutôt un enfermement dans une illusion topologique, une confusion dangereuse du temps et du moment, une période caduque, tout au plus comparable à celle de CHAKA ZULU. Ce retard mental que nous n’arrivons pas à rattraper expose le pays, notre République à toutes les sottises, à une infamie qui nous mettent au pilori d’une risée.

Nous évoluons sur des bases erronées qui nous engagent dans une voie sans issue parce que nos résultats sont en eux-mêmes les vrais interprètes de nos principes. Il nous faut accepter une cure mentale, une jouvence de régénérescence conceptuelle de notre République pour sortir des cloisonnements identitaires, idiots qui font le malheur de ce peuple.

Le mal est fait, il est énorme. Il faut nous en sortir. Ceux qui en sont ivres doivent être désintoxiqués pour que la typologie classificatoire de l’espace ethnique et de la descendance génétique ne corresponde plus à des rôles, à des tâches, à des usurpations, à des tensions qui ont placé notre pays sur des cales pour le pourrir entièrement.

Le seul vrai problème que nous avons, c’est la situation des  forces de Défense et de Sécurité dont EYADEMA est l’architecte. Si nous parvenons à les rendre républicaines, nous aurons réussi un chef-d’œuvre qui recouvrira cette République d’un éclat étincelant, une réussite inimaginable.

2) Un cadre d’accompagnement de la nouvelle République

Notre volonté virile s’érige contre les idées fausses et ordurières qui ont été, des années durant, tripotées par les politiques togolais pour abîmer  l’esprit national dont l’opiniâtre et la collégialité au combat sont connues et reconnues dans la lutte pour l’indépendance. Si nous voulons retrouver notre âme pour un âge d’or dans la construction nationale, nous avons le devoir de nous faire le pari de renoncer à nos particularismes, à la division spatiale de nos peuples, à la culture identitaire ethnocentriste et perverse pour asseoir notre progrès sur des valeurs universelles de justice, de morale, d’éthique, de respect mutuel.

L’ethnicisme est une agonie morale et la morale est le fondement des normes, des règles. Quand la norme dans sa notion ne participe plus aux échanges entre les hommes, les drames surviennent vite parce que toutes les crises au monde partent d’une absence de morale ou d’une multiplication des fautes morales. Même les crises économiques ne sont que des résultantes des crises morales. Ainsi, nous comprenons toute  la situation togolaise et l’hypothermie économique qui, dans le silence, envoie nos concitoyens à la mort. Notre option est une correction de nous-mêmes parce que longtemps nous avons été des imbéciles heureux qui se sont abandonnés à l’autodestruction dans une représentation sectaire et tribale de la République.

Aujourd’hui, la fibre nationale est apparente à la suite d’un mal de vivre généralisé. Elle se manifeste dans l’élan populaire qui porte à bout de bras les professionnels de la santé et les revendications estudiantines. Nous devons nous servir de ce sursaut national pour dresser une muraille populaire et nationale contre les manipulations politiciennes qui ne sont d’aucun intérêt pour nos populations. Ensemble, nous ne pouvons pas perdre le combat d’un nouveau départ qui inscrirait notre pays dans la modernité pour construire l’avenir. A ce titre, vivons à la source de ce que VOLTAIRE écrit dans sa Correspondance: «On dit que Dieu est toujours pour les gros bataillons».

Dans  un combat républicain, clair et net, imaginons un système d’appel populaire et de régulation de la vie socio-politique dans notre pays. Une mise sur pied des organes de coercition active et autonome pour le salut public permettra, indubitablement, d’assainir l’environnement politique. La politique d’une minorité tapageuse, frondeuse ne saura plus exercer sur de pauvres populations des brimades. Elle se résoudra à la sagesse si une vraie force nationale se constitue contre elle. C’est à nous de la créer et de l’organiser comme nous l’indique SAINT-EXUPERY dans Vol de Nuit: «Dans la vie, il n’y a pas de solutions. Il y a des forces en marche: il faut les créer, et les solutions suivent». Cette idée, à l’unisson doit habiter nos cœurs et nos têtes pour nous servir d’étendard de la Renaissance et de la restauration de la République.

Nous  pouvons articuler le système de régulation et de salut public de notre pays autour de deux axes : un comité d’éthique et une brigade nationale contre l’impunité.

a) Le comité d’éthique

Une désignation sur enquête de moralité des spécialistes des secteurs d’activités économiques, juridiques, commerciales, scientifiques, philosophiques, religieuse, en urbanisme, en agronomie, en médecine en nombre restreint, environ neuf personnes, protégées par des dispositions particulières de l’Etat, pourraient nous produire, dans la rigueur démonstrative, un travail hebdomadaire robuste. Les organes de presse se chargeront d’en faire  une large diffusion. Le redressement de notre société passe par une révolution éthique, une conscience d’appartenance à une collectivité nationale où les particularismes et leurs privilèges en sont la gangrène.

b) La brigade nationale contre l’impunité

Le Togo  est dans une délinquance parce que la notion de faute est devenue presqu’un tabou dans tous nos travers. C’est pourquoi le travail de la brigade contre l’impunité vient en aval pour servir d’appui pratique aux publications du comité d’éthique. Ainsi, notre société pourrait répondre définitivement à la question : Une République a-t-elle le droit de punir tous ses enfants en faute ? Aucune sagesse ne peut se manifester sans la pesanteur de la sanction. Mais, elle doit être proportionnelle à la faute au regard de nos lois et avoir un visage  humain.

Pour CESAIRE, «Une civilisation incapable de résoudre ses propres problèmes  est une civilisation morte». Nous voulons inverser cette pensée, la compléter, peut-être pour dire qu’une société qui laisse pourrir sa situation morale est à l’agonie et périra. Avec l’imagination et le pragmatisme féconds, nous sommes  condamnés  à des sacrifices de rigueur pour sauver l’espoir. Nous avons vu comment le Ghana de Rawlings a fait son rebond. Une fois la question d’éthique et de l’impunité résolue sensiblement, la régénérescence nationale n’a pas tardé. C’est le seul pays en Afrique qui a une croissance à 14%.

Un pays est une propriété. Il se protège comme tout autre bien précieux. Si nous voulons mettre fin à la prédation au Togo, nous ne pouvons qu’accepter le combat contre nous-mêmes, contre nos petitesses, contre les privilèges particuliers, contre l’ethnicisme, contre les abus et les violations des Droits humains, contre l’impunité. Le sens de la République et sa défense est notre seule source d’espoir.

Didier Amah DOSSAVI

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